Images : extrait d’un gros lot de magazines des années 50 et 60 chiné sur 2ememain.be

Le passé a de l’avenir …

Dans le cadre de la réalisation de mon site, j’ai dû repenser le fil conducteur, l’âme de mon travail de créations. Comme je l’écrivais sur ma page d’accueil, c’est l’amour de ce qui se perd et qui nous identifie. Que ce soit via mes ressources (photos vintages, magazines rétro) ou via mes apports textuels (expressions désuètes, dialectes en perdition, mots oubliés), je manifeste cet amour du vintage.

Cette attirance pour l’ancien est un phénomène de société, une forme de mode, qu’il m’a semblé intéressant d’essayer de comprendre. 

Quelques définitions

Les termes rétro et vintage, largement utilisés aujourd’hui, sont des néologismes hérités d’un concept : la nostalgie.
Le mot « rétro » est né dans les années 60, il vient du latin « en arrière » et est avant tout : le préfixe du mot « rétrospectif ».
Le mot « vintage » est relatif à la vigne, c’est un porto millésimé d’au moins dix ans d’âge. Son utilisation actuelle est un anglicisme signifiant « d’époque ».

Nostalgie

Du grec nostos : retour et algos : souffrance, le mot fut inventé au  17e siècle par un médecin suisse pour désigner la souffrance du soldat ayant le mal du pays. Progressivement, aux alentours de la fin du 19e siècle, cette notion va perdre son caractère spatial pour être assimilée à une forme de regret d’un passé souvent idéalisé. Aujourd’hui, nostalgie est toujours utilisé dans le jargon médical et peut-être un signe avant coureur de dépression. 

Mais, quand on parle de vintage, à quelle époque du passé se réfère-t-on ?

Dans son analyse « Les enjeux sociaux et communicationnels du phénomène rétro », Coralie Gardet utilise le découpage temporel suivant (emprunté à Gilles Lipovetski) : modernité, postmodernité et hypermodernité.

L’époque moderne est caractérisée par la rupture entre l’homme et la religion, la tradition. C’est l’Humanisme et l’avènement de la science, de l’art, l’émancipation de l’esprit. Elle se situe au 18e siècle.

La postmodernité est communément située autour de la seconde guerre mondiale, marquée par une crise sans précédent qui débouchera ensuite sur une série de révolutions extraordinaires et une période de croissance à tous points de vue, les fameuses « trente glorieuses ».

L’hypermodernité située autour de la fin des années 1970 (choc pétrolier) est marquée par l’hyperconsommation et commence à se rendre compte des limites de la croissance économique, des progrès technologiques qui impactent de plus en plus l’écologie. Elle creuse les inégalités sociales, augmente l’individualisme et est en rupture avec toute une série de normes sociales traditionnelles. Le progrès industriel et technologique ne cesse de se développer mais il n’a plus (ou beaucoup moins) le caractère de nouveauté, de révolution. On est de plus en plus « blasés » voir carrément « pollués » par la production de masse…

Le « vintage » que l’on aime ou auquel on se réfère symboliquement est majoritairement lié à la postmodernité et aux trente glorieuses qui voient apparaître toute une série de nouveautés comme les congés payés, plus de droits acquis par les femmes, des objets révolutionnaires comme la radio, la télévision ou encore des appareils d’électroménager. C’est le plein emploi et le babyboom. Les objets des années 60 et 70 sont d’ailleurs marqués par des couleurs vives et osées. 

Reconstruire le mythe fondateur

Mais l’amour du vintage au delà de la définition d’une époque précise est aussi, et plus globalement, le besoin d’adhérer à une forme de mythes fondateurs dans un monde où tout va vite, très vite. Cette culture, au delà des marchés vintage et autres friperies qui pullulent, est marquée par un retour à des modes de vie et de consommation plus traditionnels : circuits courts et boom du bio, durable, local / trocs, enchères, Vinted et seconde main / boom du « DIY » / médecines douces, naturopathie et accouchements à domicile  / mode des prénoms anciens que l’on donne à ses enfants / mode de la « mise au vert » et du retour à la nature, à l’essentiel… et tant d’éléments qui s’insinuent subrepticement dans notre société comme autant de rejets conscients ou non de notre condition d’individus hypermodernes.

Une réponse concrète dans un contexte de crises

Adhérer à cette « nouvelle tendance de l’ancien » dans nos modes de vie, peut aussi être une réponse concrète et hyper positive aux multiples crises que nous vivons. Quand on sait que l’industrie textile est la deuxième industrie la plus polluante au monde après le pétrole (il faut 10000 litres d’eau pour fabriquer un jean, des milliers de km de transport, des pesticides, (…) et chaque année : des millions d’invendus dans les magasins…), on se dit qu’acheter vintage ou en tout cas, en deuxième main c’est être acteur de changement et garant des ressources de notre planète. C’est être un consommateur conscient et responsable. 

Le fait que l’ancien revienne à la mode apparaît donc comme une aubaine pour favoriser le « déclic » de toutes celles et ceux qui n’auraient pas conscience de l’impact écologique de la production des vêtements ou objets neufs. 

De plus, présent et avenir économique étant très incertains, même quand on est salarié, le recours à la seconde main ou au besoin de faire les choses soi-même nous permet de rationaliser remarquablement nos dépenses.

C’est donc « tout bénéf », pour notre style, notre portefeuille et la planète pardi !!!

Dans le livre « rétro-cool » les auteurs Katell Pouliquen et Nathalie Dolivo, disent ni plus ni moins que : « le vintage sauvera le monde ».

Pour conclure

Au delà d’une nostalgie pessimiste, la culture du vintage c’est jouir de nos ressources, celles de la terre mais aussi celles inscrites en nous-mêmes. Aimer des objets du passé c’est aussi un peu accepter notre enfant intérieur et c’est une forme de liberté. Consommer différemment, apprendre à faire les choses soi-même, rencontrer d’autres individus par le biais d’échanges en tous genres, c’est s’affranchir d’un système qui nous enferme et nous étouffe.

L’hypermodernisme se meurt… Vive le vintage !

Sources :

Dans Les enjeux sociaux et communicationnels du phénomène rétro, Sciences de l’information et de la communication. 2013. ffdumas-00870550f, Coralie Gardet expose les fondements sociologiques du rétro. Elle se base ensuite sur l’observation pragmatique du marché de la mode vintage avant de partir sur le rétro marketing et de conclure par une citation Robert Kozinets : « Dans notre culture contemporaine, la principale source d’énergie et d’invention est le passé. Et dans le moment de la redécouverte en lui-même, il y a de la valeur ».

Dans l’article Modernité, postmodernité, hypermodernité, paru dans le numéro 97 de la revue Connexions du de Claude Tapia, professeur et directeur du Laboratoire de Psychologie sociale à l’université François Rabelais de Tours, explique et illustre l’idée que la modernité est indissociable à l’esprit des Lumières. Que le concept d’hypermodernité correspond, dans de nombreux domaines humains et culturels, à un ensemble de comportements, d’attitudes, de sensibilités, de réalisations.

L’article, non signé, Comment le « vintage » peut sauver le monde, paru dans le Dauphiné Libéré du 25 janvier 2019 suggère que le vintage n’est plus à voir comme une mode mais bien comme une nouvelle manière de consommer. Manière de consommer renforcée par une plus grande connaissance des réalités écologiques liées à la production du jean.

Dans leur ouvrage Rétro-Cool, Comment le vintage peut sauver le monde, paru chez Flammarion en novembre 2018, Nathalie Dolivo, Katell Pouliquen développe l’idée selon laquelle le rétro-cool est, à la fois, admirative des savoir-faire d’autrefois, et pressée de mettre un frein à l’accélération permanente pour consommer de manière plus responsable.